Avec
cette idée en tête, Dan Werthimer, le scientifique
en chef
du projet SETI, et
son équipe ont travaillé d'arrache-pied pendant
plusieurs
années pour
développer un nouveau genre de SETI@home avec de nouvelles
capacités.
Comme avec l'application SETI@home classique, le nouveau programme
utilise les
données brutes recueillies lors des observations
à
Arecibo. Comme toujours, les données sont
saucissonnées
en unités de travail et envoyées
aux utilisateurs qui pourront les calculer, les ordinateurs
des
utilisateurs retournent ensuite leurs résultats au quartier
général de SETI@home à
Berkeley. La différence est que cette fois, au lieu de
rechercher des transmissions radio sur une étroite
bande de fréquence, le logiciel va rechercher des pics
extrêmement brefs (ou "signaux pulsés") sur une
large bande de fréquence en provenance
des
étoiles. L'équipe a également
donné un nom à ce nouveau projet pour le
distinguer de la recherche SETI@home traditionnelle. Ce nom c'est
Astropulse.
II.
Reconstituer un signal extraterrestre
"La recherche d'un brusque signal sur une
large bande de fréquence exige l'utilisation d'une
méthodologie complétement
différente de celle utilisée pour
rechercher un signal traditionnel sur une bande étroite de
fréquence"
explique Josh Von Korff, membre de l'équipe de
recherche
du projet SETI@home et responsable du programme Astropulse. La
recherche SETI@home classique s'intéresse aux
fréquences radio proche de celle de l'hydrogène (la
raie de l'hydrogène, l'élément le plus
abondant de l'Univers : 75 % en masse et 95% en nombre d'atomes), entre
1418,75 Mhz et 1421,25 Mhz, mais
le
programme ne permet pas d'analyser simultanément la
totalité des 2,5 Mhz
de
modulation de fréquence. A
défaut,
les données sont découpées par tranche
de 0,07
Hertz afin de rechercher un signal sur une
étroite bande de fréquence. Le
défi est alors de reconstituer le signal original en
contrebalançant
l'effet Doppler causé par le mouvement de la Terre par
rapport à la rotation d'une éventuelle
planète
habitée tournant autour de l'étoile
ciblée. Comme
le mouvement de cette planète n'est pas connu, le programme
passe en revue une panoplie de possibilités, il teste une
large variété de décalages de
fréquence
à la
recherche d'un véritable signal.
Le programme Astropulse s'intéresse également
à la
bande de fréquence de 2,5 Mhz de large centrée
autour de la raie de
l'hydogène, mais il ne perd pas de temps à
compenser
l'effet Doppler. La raison est qu'Astropulse est à la
recherche
de signaux qui couvrent l'ensemble des 2,5 Mhz de largeur de
bande -
soit deux millions et demi de Hertz - plus de trente millions de fois
plus large que les fines tranches de fréquence
utilisées pour la recherche SETI@home classique. Tout effet
Doppler serait noyé dans ce type de signal et cette effet
ferait
partie intégrante du signal. En conséquence, il
n'est pas
nécessaire
de compenser le décalage de fréquence comme c'est
le cas
pour les signaux émis sur une bande étroite de
fréquence
Mais même si Astropulse n'a pas besoin de se
préoccuper de
la dérive Doppler, il doit faire attention à un
autre
problème qui ne se pose pas pour la recherche SETI@home
classique. La difficulté est que les ondes
électromagnétiques, dont font partie les signaux
radio,
voyagent dans l'espace à des vitesses
légèrement
différentes, et cette vitesse dépend de la
fréquence. Comme nous l'avons appris à
l'école, les signaux radios voyagent tous à la
vitesse de
la lumière, mais ceci n'est vrai que dans le
vide absolu. Les hautes fréquences sont
légèrement
plus rapides que les fréquences plus basses. Nous
connaissons ce
phénomène sous le nom de
réfraction.
Cet effet nous est familier, en effet nous avons tous
déjà vu un rayon de lumière
blanche se décomposer en plusieurs couleurs après
être passé au travers de l'eau ou d'un prisme.
Ceci s'explique par le fait
que chaque couleur correspond à une longueur d'onde
précise, et
que
ces couleurs se déplacent à des vitesses
légèrement différentes.
A première vue, on pourrait penser que ce
phénomène devrait à peine
altérer les
communications à travers l'espace. La lumière
peut
être altérée par l'eau ou un prisme,
mais l'espace
interstellaire n'est-il pas composé que de vide ? En
l'occurrence, la réponse est clairement non. Si on le
compare
avec notre environnement terrestre dense, on pourrait effectivement
croire
que l'espace interstellaire est vide, mais il est en fait
très
loin d'être vide. Il est surtout composé d'atomes
d'hydrogène en densité différente. Ces
atomes sont
composés par un proton et un électron. Dans bons
nombres
de cas, les protons et les électrons se sont
séparés, on les appelle alors des ions. Les
atomes, les
ions et les électrons libres forment le milieu
interstellaire
à travers lequel les signaux doivent se frayer un passage.
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L'observatoire
d'Arecibo, Porto Rico
Le lieu de collecte des données de
SETI@home. Le
radiotélescope de 300 mètres, le plus grand au
monde, est
menacé de fermeture pour des raisons budgétaires.
La
Planetary Society lutte pour sauver cette installation.
Credit: NAIC - observatoire d'Arecibo, une installation
propriété de la National Science Foundation |
Cependant, dans le cadre de la recherche SETI@home classique
s'intéressant aux signaux émis sur une
étoite bande de fréquence, ceci
n'est
pas un problème. Lorsque le signal est concentré
dans une
étroite bande de fréquence, tous ses composantes
se
déplacent à la même vitesse et arrivent
sur Terre
dans le même instant pour donner un signal unique et
cohérent. Mais Astropulse recherche des émissions
continues sur une large bande de fréquence,
à l'intérieur d'un spectre de 2,5 Mhz de
fréquence. Nous pouvons imaginer ce type de signal comme une
combinaison d'une
multitude de signaux en bande étroite placés
côte
à côte à des fréquences
voisines, tous
seraient diffusés simultanément pour donner un
signal unique
en bande large. Toutefois, et en raison des
légères différentes vitesses de
déplacement de chaque fréquence, les plus hautes
fréquences du signal
vont arriver sur Terre avant les basses fréquences. Cela
signifie qu'une impulsion sur une large bande de fréquence qui
était puissante et cohérente au moment
d'être envoyée sera étalée
sur plusieurs millisecondes lorsque le signal arrivera sur Terre. Aucun
signal pulsé de ce type ne
sera immédiatement discernable, et le signal pourra
facilement se perdre dans le
bruit
de fond cosmique.
La première tâche pour Astropulse sera donc
d'inverser ce
processus de dispersion et de reconstituer un signal absolu. Pour se
faire Astropulse utilisera la
transformée
de Fourier rapide (acronyme anglais :
FFT
ou
Fast Fourier Transform),
la même méthode qui est actuellement
utilisée dans
la recherche SETI classique. FFT découpe les
données
brutes en fines bandes de fréquence, puis les recombine sur
la base d'une suite temporelle. La partie
contenant la plus longue longueur d'onde sera combinée avec
une portion d'une longueur d'onde légèrement plus
courte
reçue juste avant. On répète ce
processus
jusqu'à ce que la longueur d'onde la plus courte du signal,
c'est à dire celle qui est arrivée en dernier,
ait
été atteinte. Si une forte impulsion radio de ce
type nous était envoyée, alors la
combinaison de
toutes ces bandes donnera un signal limpide et puissant.
Cette méthode garde toutefois une grave imperfection. Pour
reconstruire correctement le signal avec cette méthode, il
faut
connaitre le décalage temporel exact entre la
portion de
fréquence la plus longue et les portions de
fréquences
plus courtes. Par exemple, si le décalage temporel du signal
est en réalité de 4
millisecondes, mais qu'Astropulse ne recombine chaque
fréquence reçues que sur la base d'un
décalage de 1 milliseconde, alors aucune impulsion ne pourra
être enregistrée.
Le seul moyen de reconstituer un signal émis sur une large
bande de fréquence serait
d'associer ses composantes en bande étroite sur la base du
bon décalage temporel entre chaque fréquence.
Ce
décalage dans le temps dépend de la distance
parcourue
par le signal dans l'espace interstellaire : plus la distance est
grande et plus le décalage est grand. Malheureusement, nous
n'avons aucune idée de la localisation d'une civilisation
extraterrestre, et donc de la distance que leurs signaux vont devoir
parcourir avant d'atteindre la Terre. Et comme nous ne connaissons pas
la
distance, nous connaissons pas non plus le décalage temporel
du
signal
reçu, et nous ne pouvons le reconstruire.
La seule solution qu'Astropulse ait trouvé pour
résoudre
ce problème est de tester toute une série de
décalages possibles, les uns après les autres. A
chaque
fois, Astropulse calcule une unité de travail
complète
à la recherche d'un signal en bande large en recombinant les
signaux en bande étroite pour un décalage
donné.
Le décalage le plus court analysé par le
programme entre
deux fréquences voisines est de 0,4 millisecondes, et le
décalage le plus long est dix fois plus long, c'est
à
dire 4 millisecondes. Entre ces deux extrêmes, Astropulse
calculera chaque unité de calcul près de 15.000
fois.
III. Combien de temps un
signal devrait t-il durer
Le calcul de chaque portion de donnée du début
jusqu'à la fin à plusieurs reprises exige une
puissance de calcul titanesque, cette puissance de calcul serait
impossible à réunir pour la plupart des projets
scientifiques. Seulement SETI@home, avec l'aide de ses millions de
bénévoles à travers le monde qui font
tourner le
programme sur leur ordinateur peut se targuer de pouvoir analyser
chaque bloc de donnée avec une telle étendue et
une telle
précision. Mais même cela ne suffit pas, si nous
savons pas combien de
temps
dure le signal, il est
encore
possible de passer au travers d'un signal envoyé par des
extra-terrestres dans notre direction.
Par exemple, supposons que les extraterrestres aient envoyé
un signal pendant 10 microsecondes, mais que nous ne recherchions que
des
signaux de 1 microseconde. Dans ce cas, nous ne serions pas en mesure
d'associer les parties du signal pour reconstruire la suite temporelle
du signal, et le pic caractéristique d'un signal
reçu d'un autre monde n'apparaitra pas. L'inverse
est
également vrai : si nous étions à la
recherche
d'un signal long mais que le signal dure qu'une fraction de ce temps,
alors il est probable que les pics de fréquence
n'apparaissent
pas et que le signal ne soit jamais détecté.
Tout
ça pour dire que pour trouver un signal, nous devons
être
à la recherche d'un signal de même
durée ou d'une
durée proche à celui du signal
réellement émis.
Malheuresement, tout comme nous ne savons pas où habitent
les
extraterrestres et donc la distance que va parcourir leur signal avant
de nous arriver, nous
n'avons aucun moyen de savoir combien de temps durera ce signal. Et
oui, une fois de plus, Astropulse devra tester un large
éventail
de possibilités les unes après les autres : en
partant
d'un signal d'une durée de 0,4 microsecondes, il testera 9
autres durées, chaque durée étant le
double de la
précédente (0,4 microsecondes, 0,8 microsecondes,
1,6 microsecondes, 3,2 microsecondes, etc...).
Astropulse
testera chacune de ces 10 possibilités à
chaque
fois qu'il calculera un
décalage temporel donné et cela
pour l'ensemble des donnée recueillies à
Arecibo.
En résumé : Astropulse calculera chaque
unité de
calcul près de 15.000 fois, à chaque fois il
utilisera un
décalage temporel différent entre chaque portion
de
fréquence voisine. A chaque fois que le programme
calculera l'un de ces 15.000 cycles, il les recalculera
également 10 fois à la recherche de signaux de
longueurs différentes. La puissance de calcul
nécessaire serait inconcevable à
réunir pour tout
projet autre que SETI@home.
IV. Des extraterrestres
aux trous noirs
En digne représentant de SETI@home, Astropulse est d'abord
et
avant tout dédié à la recherche d'un
signal extraterrestre émis par une civilisation
intelligente. Néanmoins, comme
les
chercheurs de SETI@home sont prompt à l'admettre, personne
ne
sait actuellement ce qu'Astropulse va trouver. Après tout,
une
recherche de signaux sur une large bande de fréquence n'a
jamais
été
tentée auparavant sur une telle portion du ciel, ainsi les
scientifiques ne savent pas ce que pourra en ressortir. Est-ce
qu'Astropulse va enfin détecter cet insaisissable signal en
provenance d'une civilisation extraterrestre ? Où va t-il
découvrir une source naturelle émettrice de
signaux
pulsées sur une large bande de fréquence
?
Dan Werthimer et son équipe ont consciencieusement
réfléchi à cette question et ont
ciblés les différents objets
célestes
qui pourraient émettre naturellement des signaux de ce type.
Les pulsars pourraient être une des sources possibles de ce
type de signaux, en effet les pulsars sont des étoiles
à
neutron
en rotation rapide qui émettent de puissant signaux radio.
Les
pulsars que nous connaissons émettent rarement des signaux
inférieurs à 100
microsecondes, mais
il est possible qu'Astropulse puisse découvrir un nouveau
genre
de pulsars avec des durées d'émission plus
courte.
Une possibilité plus exotique serait qu'Astropulse soit en
mesure d'enregistrer le "souffle de la mort"
théorisé dans le cadre de la
théorie de l'évaporation des trous noirs.
L'astrophysicien Martin Rees a élaboré une
théorie
selon laquelle les trous noirs qui s'évaporent sous la forme
du
rayonnement
de Hawking, produiraient un puissant mais bref
sursaut radio, qui pourrait
potentiellement être détecté par
Astropulse. Et puis, il pourrait être possible
qu'Astropulse découvre quelque chose de totalement
nouveau,
que nous ne sommes pas en mesure d'imaginer à l'avance. Et
c'est, après tout, la solution la plus probable.
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Le
récepteur multi-faisceaux installé à
Arecibo
Ce récepteur est situé sous le
dôme grégorien
Crédit : NAIC - Observatoire d'Arecibo, instalaltion du NSF
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Comme les données utilisées par SETI@home, les
données d'Astropulse proviennent des observations
effectuées avec le radio-télescope d'Arecibo par
le
consortium ALFA (Arecibo L-band Feed Array, réseau de
distribution en bande L). Astropulse utilise également le
récepteur
multi-faisceaux installé sur le
radiotélescope.
Les données sont enregistrées puis
conditionnées
en unités de travail de 8 Mo chacune, qui sont
envoyées
aux utilisateurs du monde entier pour les calculer. Le programme
Astropulse se télécharge automatiquement sur les
ordinateurs des bénévoles, les utilisateurs n'ont
à effectuer aucune manipulation pour rejoindre la recherche
de
signaux émis sur une large bande de fréquence.
Les premières unités de travail Astropulse ont
été distribuées dès le
début du mois
d'Août 2008, et l'ensemble des utilisateurs ne verront aucun
changement significatif dans le fonctionnement de SETI@home sur leur
ordinateur. Avec 8 Mo, les unités Astropulse sont plus
lourdes
que les unités SETI@home classiques, et comme nous l'avons
vu, elles exécutent une analyse intensive distincte. De ce
fait,
les
utilisateurs remarqueront qu'il faut plus de temps pour calculer une
unité Astropulse. Pendant ce temps, les unités de
calcul
SETI@home classiques continueront à être
calculées
au coté des unités Astropulse.
Astropulse est maintenant lancé à la recherche de
brefs
signaux radio sur une large bande de fréquence en provenance
de l'espace. Que va t-il
trouver ? Va t-il découvrir ce signal en provenance d'une
civilisation extraterrestre depuis si longtemps recherché ?
Va
t-il détecter de nouveaux pulsars, trous noirs,
où
peut-être un phénomène naturel
totalement nouveau
que nous ne soupçonnons même pas. A l'instar
de Galilée qui il y a 4 siècles a
tourné son
télescope vers le ciel, Astropulse regarde vers le
ciel
d'une manière totalement nouvelle et sans
précédent. Qui sait ce qu'il va mettre
à jours.